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Quelle relance pour quelle reprise ?

Le dernier trimestre 2020 est annoncé comme l’heure de vérité pour l’économie et les entreprises françaises. S’il ne s’agit pas de contester les difficultés à venir, il est intéressant pour traverser celles-ci en gardant l’espoir de se projeter vers le rebond. Christian Gollier, cofondateur et directeur général de Toulouse School of Economics (TSE) et membre de la commission d'économistes chargée par Emmanuel Macron de travailler sur les enjeux de l'après-crise, et Alain Di Crescenzo, président de la CCI Occitanie et 1er vice-président de CCI France, croisent leurs visions de cet après-Covid, objet de tous les questionnements.

 

Après avoir été imaginé puis écarté, le scénario d’une reprise en V est à nouveau évoqué aujourd’hui par certains. L’Europe peut-elle être dans ce wagon ?

Christian Gollier : La reprise économique semble rapide et solide en Europe avec des niveaux de consommation et de production qui reviennent peu à peu à leurs niveaux de l’an dernier sauf dans certains secteurs durablement touchés. Je pense notamment aux salles de concert, aux discothèques, à l’aviation et aux agences de voyages. L’accord européen de mutualisation des dettes pour soutenir la reprise et protéger l’économie des pays les plus touchés va dans le bon sens pour accompagner cette reprise, pour autant, nous ne sommes pas à l’abri d’une recrudescence de l’épidémie. En cas de deuxième vague, il faudra protéger l’économie et éviter autant que possible une nouvelle période de confinement pour les moins de 65 ans. La solution idéale serait d’être en capacité de réaliser des tests groupés, permettant de suivre la circulation du virus et détecter les personnes contagieuses. On peut par exemple imaginer des détections hebdomadaires pour les personnes les plus à risque de transmission (personnels soignants, caissiers, etc.). L’augmentation de notre capacité de dépistage sera également déterminante cet automne dans la mesure où le retour des rhumes et des grippes vont provoquer une hausse massive de la demande. D’autre part, il sera nécessaire de protéger au maximum les personnes les plus vulnérables afin de prévenir une saturation du système de santé. Un confinement ciblé des populations âgées pourrait être envisagé temporairement.

 

Alain Di Crescenzo : Un mot pour commencer. Il faut relever, je pense, que cette crise sanitaire a conduit à des estimations d’impact économique qui, si elles sont hélas considérables, sont très souvent -et heureusement- revues à la baisse au final. Il en est ainsi, et sous réserve d’évolution de la situation sanitaire, du recul de notre PIB (11 % au lieu de 14 %), du commerce mondial (autour de 18 % au lieu de 30 %), du chiffre du chômage en France… N’ajoutons pas le coût du catastrophisme à celui du Covid et essayons de rester positifs et pragmatiques ! D’autant que, pour la première fois de son histoire, l’Europe a su faire preuve de solidarité en acceptant un plan de relance de 750 milliards d’euros financé par l’émission d’une dette commune. Les grandes masses du plan de relance de 100 milliards d’euros ont été présentées il y a quelques jours et confirment le caractère très volontariste de ce plan France 2030 dont 35 milliards sont donc financés par l’Europe. Cela étant posé, il est difficile d’être affirmatif sur l’hypothèse de cette reprise en V pour l’Europe. Tout au plus peut-on noter que, d’après une étude d’Accenture réalisée en juillet auprès de 500 dirigeants de 15 secteurs industriels localisés en Europe, en Amérique du Nord et en Asie-Pacifique, 66 % des sondés s’attendent à une reprise relativement rapide du marché européen. Toutefois, certaines activités resteront en sous régime pendant de nombreuses années. C’est vraisemblablement le cas pour le transport aérien avec, selon le président d’Aéroports de Paris, un retour à la normale attendu seulement entre 2024 et 2027. Enfin, en ce qui concerne notre pays, comment parler scénario de reprise sans souligner que celui-ci ne sera pas le même selon que l’on se situe dans le cadre qui prévalait avant la crise ou dans un cadre adapté à la logique de reconstruction de notre économie (temps de travail, modalités du travail, fiscalité des entreprises et de la production en particulier…) ?

 

Parmi les effets secondaires du Covid, l’aspiration au local, au « court », à la délocalisation, à la souveraineté… Problème, comment pourra-t-on réindustrialiser alors même que l’industrie française pourrait détruire un demi-million d’emplois d’ici 2022 (UIMM) et comment pourra-t-on acheter plus cher ces produits relocalisés avec une tension extrême sur le pouvoir d’achat (paupérisation) ? Plus largement, quels sont pour vous les changements les plus vraisemblables dans l’organisation de la production, des échanges et de la consommation ?

CG : Cette aspiration au local et au circuit court ne doit pas nous faire oublier que notre prospérité repose sur la mondialisation de notre économie. Ces envies de relocalisation ne doivent pas devenir un prétexte à des politiques de protectionnisme qui seraient, in fine, catastrophiques pour le pouvoir d’achat de ceux-là mêmes qu’on désire protéger. Il faut également rappeler que le commerce international est aussi une source de paix mondiale, attention à ne pas bousculer ce fragile équilibre. Si on souhaite relocaliser, ce sera avant tout pour des raisons d’indépendance stratégique du pays, par exemple pour des biens de sécurité tels que certaines technologies de télécommunication. Une deuxième raison qui pourrait nous mener à réduire les échanges internationaux, c’est la lutte contre le réchauffement climatique. Si l’on imagine un prix mondial du carbone, une solution défendue par de nombreux économistes, alors certains arbitrages économiques ramèneront naturellement des productions plus proches des lieux de consommation.

 

ADI : Tout d’abord, il faut noter que, d’un pays à l’autre, la mondialisation n’a pas une réalité homogène. La mondialisation, c’est une gigantesque marketplace, pas une fatalité ou une stricte obligation. Chaque pays fait ses choix, chaque consommateur rend ses arbitrages… À l’arrivée, on a des situations très différentes d’un État à l’autre. Ainsi, là où la France dépend à 90 % de la Chine pour les principes actifs des médicaments, la Suisse, elle, n’en dépend qu’à 27 %. Et pourtant, les rapports de force géopolitiques ne sont pas plus favorables aux Helvètes qu’aux Français ! Les questions de la souveraineté et du patriotisme économique sont donc un vrai sujet. La baisse annoncée du pouvoir d’achat va, si rien n’est fait, être un frein à l’acquisition en priorité des produits dont la production aura été relocalisée. Mais cette contribution individuelle est nécessaire, voire indispensable. Une étude de PWC s’est intéressée à la relocalisation des achats stratégiques. 58 catégories de produits les plus propices à des relocalisations ont été identifiées, représentant 115 milliards d’euros d’importations. Si la production de 20 % de ce montant devait être relocalisée en France, cela permettrait de créer environ 75 000 emplois directs et 220 000 emplois indirects. Le bénéfice de cette logique de relocalisations ciblées est donc clairement avéré. Reste la question du comment ? Le chantier est immense –herculéen même pour reprendre le mot de l’économiste Claude Sicard. Notre pays va clairement devoir intégrer et accepter le concept « d’État d’urgence économique » en consentant des efforts particuliers sur un temps donné « pour amorcer la pompe ». La solidarité montrée par les Français ces derniers mois indique le chemin. Production, consommation, commerce et échanges vont devoir être plus responsables pour servir la reconquête de certains leviers de souveraineté.

 

Le « monde d’après », c’est aussi « après, le monde… » : à l’opposé d’une fin de la mondialisation, de nombreux experts avancent que les sujets d’avenir (santé, climat, pollution…) ne seront traités efficacement que dans un monde plus globalisé. Alors, mondialisation : stop ou encore ? Et avec quelle place pour les territoires et la proximité ?

CG : La crise du Covid-19 souligne l’interdépendance de nos destins individuels et nationaux. La crise économique de 2008 nous avait montré l’interconnexion du système bancaire international, celle-ci souligne l’interconnexion des populations. Les risques sanitaires choisis par les uns affectent les risques sanitaires portés par les autres. Pareillement, si un individu n’applique pas les gestes barrières, il contribue à la propagation du virus. Les comportements de chacun protègent la communauté. Cette leçon sera indispensable pour la lutte contre la crise climatique qui nous menace, nous aurons besoin de réponses collectives. L’accord européen conclu cette semaine est historique à cet égard. C’est un exemple unique dans l’histoire de l’humanité de solidarité entre pays qui n’ont pas l’habitude de s’entraider. C’est peut-être le début d’une nouvelle vision de l’Europe, plus unie et donc mécaniquement plus forte pour négocier internationalement. Si l’Europe parle d’une seule voix, notamment sur le climat, il sera beaucoup plus simple d’obtenir des accords.

 

ADI : En janvier dernier, dans Voccitanie, à l'occasion d’une interview croisée avec Pascal Boniface, fondateur et Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), nous posions un constat partagé : la remise en cause du multilatéralisme est globale et c’est l’ensemble des institutions internationales qui est remis en cause, principalement par les États-Unis d’ailleurs. Même l’Organisation Mondiale du Commerce est vivement contestée par Washington. Cette remise en cause du multilatéralisme constitue un grave danger car, que l’on s’en félicite ou qu’on le déplore, la globalisation est plus que jamais la solution. La crise sanitaire et économique actuelle le montre : le salut ne peut venir que de la concertation et de l’échange entre les pays. Revenons sur l’accord européen pour un plan de relance à 750 milliards d’euros. Il répond parfaitement à la question posée. Notre pays, seul, n’aurait pas bénéficié de 40 milliards d’euros de subventions pour parvenir à financer son plan de relance à 100 milliards d’euros En outre, pour la première fois dans l'histoire européenne, la prise d’engagements climatiques est une condition pour l'octroi de fonds. On le voit, à ce jour, seuls la supranationalité et le multilatéralisme peuvent faire converger des intérêts de prime abord divergents ou des problématiques qui ont trop longtemps été opposées. Dans cette organisation, l’atout des territoires est précisément la proximité qui apporte vision du détail, agilité et rapidité d’exécution.

 

Il faut relever, je pense, que cette crise sanitaire a conduit à des estimations d’impact économique qui, si elles sont hélas considérables, sont souvent revues à la baisse finalement. N’ajoutons donc pas le coût du catastrophisme à celui du Covid ! Alain Di Crescenzo, président de la CCI Occitanie et 1er vice-président de CCI France

Publié le 3 septembre 2020 

 

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