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Interview

Les jours se suivent et les chiffres alarmistes se succèdent : quelle lecture en faites-vous ?

Alain Di Crescenzo : Nous sommes au cœur d’une crise d’une ampleur, d’une nature et d’un mécanisme inconnus à ce jour. Quelques chiffres au niveau mondial permettent d’en prendre la mesure : 1/3 de la population mondiale confinée, 68 pays en récession, des prévisions de croissance mondiale 2020 autour de -1,5 %, un recul du commerce mondial qui pourrait dépasser 30 %, 6 % à 8 % de la population mondiale qui pourrait basculer dans la pauvreté, une augmentation de près d’un quart des défaillances d’entreprises (39 % aux États-Unis). Au niveau de la France, l’économie tournant à seulement 60 % de sa capacité, 9,6 millions de personnes sont en chômage partiel. Notre Produit Intérieur Brut a enregistré un recul de 6 % au premier trimestre, ce qui constitue le pire chiffre depuis 1945 et nous ramène au PIB d’il y a 20 ans ! Ce n’est ni une crise monétaire comme en 1929, ni une crise énergétique comme en 1973, ni une crise financière comme en 2008. Nous sommes face à une crise sanitaire qui a muté en crise économique à l’échelle de la planète : ce que je qualifie de première « pandéconomie » de l’histoire de l’humanité. C’est donc aussi une crise de modèle, d’organisation et, plus encore, une crise d’humilité. Nous sommes, en quelques dizaines de jours, passés d’une situation où, hormis les aspects climatiques et environnementaux, l’Homme semblait tout maîtriser sur la planète -avec des scénarios linéaires, des modèles prédictibles…- à une situation où tout nous est inconnu et où l’incertain règne. Scientifiques, politiques, économistes, sociologues… qui peut aujourd’hui dire qu’il connaît la suite ? Qui a déjà vécu une situation comparable ? Qui peut affirmer que, avec telle action, nous irons à tel endroit, sans aléas, ni imprévus… ? La réponse est simple : personne.

 

Le caractère inédit de cette crise peut-il augurer d’une sortie de crise qui déjouerait positivement les pronostics ?

ADI : Je ne le crois pas, hélas. Certes, nous sommes face à une situation d’une nature inédite pour laquelle nous n’avons pas de référentiel mais la reprise ne peut être « normale » pour deux raisons au moins. La première est qu’il n’y aura pas de rebond au sens où on l’entend habituellement. Pourquoi ? Parce que l’activité va reprendre par paliers, avec une partie seulement des entreprises et des salariés, avec un virus à l’origine du chaos actuel qui ne sera pas derrière nous… Aux plans pratique et psychologique, on comprend aisément que les conditions d’une reprise franche ne peuvent être réunies. La deuxième raison tient au fait que ce concept de rebond renvoie à l’idée que la vitesse perdue est retrouvée assez rapidement pour renouer avec le rythme antérieur. Mais nous ne vivons pas un coup de frein mais un coup d’arrêt, un changement de système avec un après à inventer. Les économistes évoquent des scénarios en V, en U, en W… Le V, auxquels ils ont pu croire en mars, n’est aujourd’hui plus une hypothèse. Le U est probablement proche de la vérité, avec une inconnue : la longueur/durée de sa partie basse, qui dépendra, entre autres, du redémarrage de l’activité. Le scénario catastrophe du W, avec un rebond de la pandémie qui pourrait être fatal à notre économie, matérialise l’étroitesse du chemin entre les deux dangers qui nous font face : redémarrer trop tôt et redémarrer trop tard. Une remarque en passant. Je suis surpris par les nombreux parallèles entre aspects sanitaires et économiques de la période que nous vivons. Sur ce sujet de la remise en mouvement, pour les patients comme pour les entreprises, plus le temps passé sous assistance est long, plus la remobilisation sera difficile et incertaine. Comme tout organisme vivant, l’entreprise dépérit en l’absence de mouvements, de stimulations… Comme celui de la population, le déconfinement économique sera donc progressif et prendra du temps. De l’importance du choix du moment où nous le déclencherons…

 

Beaucoup pensent que le modèle actuel ne survivra pas à cette crise planétaire et à la prise de conscience par les citoyens et les États des risques induits par la généralisation de très fortes interdépendances. Est-ce la fin de la mondialisation ou allons-nous vers une mondialisation 2.0 ?

ADI : Je commencerai par un chiffre. 20 % de la production mondiale dépend aujourd’hui de la Chine. Avec des pans entiers d’activité qui lui sont délégués en mode quasi monopolistique comme les principes actifs de nos médicaments (90 % de la pénicilline ou 60 % du paracétamol), les composants électroniques… Le problème ne vient, bien sûr pas, de nos collègues chinois mais de la manière dont nous sous sommes progressivement dessaisis d’un certain nombre de productions, dont certaines ayant une réelle importance stratégique. Car la crise actuelle est aussi une crise de souveraineté. Ce concept et cette valeur vont être très souvent évoqués dans les mois à venir. Les souverainetés devrait-on dire tant elles sont nombreuses. Aux « traditionnelles », que sont le militaire, monétaire…, vont s’ajouter désormais le sanitaire, l’alimentaire… Et la liste ne va cesser de s’allonger avec, par exemple, les infrastructures, le numérique… La question de la 5G est, comme celle d’internet et de l’hébergement des données, une parfaite illustration du type de décisions à prendre très rapidement. Plus largement, il est clair que l’organisation actuelle et la longueur des chaînes de valeurs relèvent d’un non-sens, qui ne doit sa survie qu’à la rencontre d’une quête de profitabilité optimisée et de coûts de production permettant de compenser l’éloignement et les coûts de transports des biens matériels. Le clignotement accéléré des voyants environnementaux n’aura pas suffi à nous alerter. La crise actuelle va nous amener à repenser certains choix allant dans le sens de plus de proximité et de

sécurité. Le nearshoring, par opposition à l’offshoring, va voir relocalisée la production des produits et services les plus sensibles au plus près des centres de consommation. Nous allons devoir arbitrer collectivement ce sur quoi nous n’acceptons plus d’être dépendants, ce sur quoi nous acceptons une répartition de la production entre offshore et France/Europe, ce que nous considérons comme sans enjeux… Indispensables, ces arbitrages auront néanmoins un coût et des contreparties : ils devront être acceptés collectivement pour, grâce aux efforts de tous, permettre une refondation de notre pays. Mais avant, nous devons passer en mode « remue-méninges » et mettre sur la table toutes les idées, même celles qui auraient été jugées loufoques il y a un mois. Sans tabou, ni a priori, nous allons en effet devoir imaginer un système qui pourra fonctionner en mode dégradé dans un premier temps, pour passer le plus dur, avant de devenir un modèle de croissance à part entière.

 

État, territoires… : quel rôle particulier peut et doit jouer chacun dans cette refondation / reconstruction ?

ADI : Comme souvent face à un événement extrême, on mesure tout ce que peuvent produire l’entraide, l’agilité, la proximité, le système D… Sur le terrain depuis un mois, je suis impressionné tant les initiatives sont nombreuses et variées en Occitanie. Ébahi par le nombre d’entreprises qui offrent, donnent, mettent à disposition, réaffectent leurs lignes de production… Par le nombre de commerçants qui aident les producteurs locaux en distribuant leurs produits suite à la fermeture des marchés. Par le nombre d’enseignes de grande distribution qui s’approvisionnent dorénavant dans les marchés d’intérêt nationaux (Min) pour soutenir nos agriculteurs. Et si, par un raccourci de l’espace et du temps, la démondialisation débouchait par ricochet sur une forme de décentralisation ? On le voit avec cette crise, les territoires ont pris et prennent beaucoup d’initiatives en allant souvent plus loin et plus vite que notre État central. Après avoir parfois eu le sentiment d’être dépossédés de toute forme de proximité, les organisations et les citoyens aspirent à des schémas et à des circuits (production, décision…) plus courts. Les territoires sont donc au cœur de l’organisation à inventer, tout comme l’Europe pour d’évidentes raisons de taille critique. C’est dans cette direction que nous devons « creuser ». La conjonction de la crise et des indispensables mesures prises pour sauver notre économie va voir notre pays sortir de cette séquence excessivement affaibli et sans marge de manœuvre budgétaire. Se posera donc avec une acuité probablement historique, la question de la répartition des rôles : qui fait quoi ? L’État va devoir se (re) concentrer sur ses missions régaliennes et (re) devenir un État stratège qui finance, oriente et crée les conditions d’émergence de champions nationaux, eux-mêmes partie prenante de champions européens. Cela se fera, notamment, via le retour d’une forme moderne de planification et d’une politique de prises de participation ciblée, voire par des nationalisations.

 

La crise actuelle n’est ni une crise monétaire comme en 1929, ni une crise énergétique comme en 1973, ni une crise financière comme en 2008. Nous sommes face à une crise sanitaire qui a muté en crise économique à l’échelle de la planète : ce que je qualifie de première «pandéconomie» de l’histoire de l’humanité - Alain Di Crescenzo, Président de la CCI Occitanie et 1er Vice-Président de CCI France

 

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